Pendant la 2e Guerre Mondiale, Fliora, un adolescent biélorusse, s'engage dans la résistance. Demeurant au campement, car trop jeune pour partir au front avec les autres, il va rencontrer la jolie Glasha. Suite à un bombardement, ils partent ensemble rejoindre la maison du garçon pour se réfugier, mais le village est désert et pue la mort...
Il y a plusieurs façon de réaliser un film de guerre et selon l'angle choisi le film se révélera fort différent. Ici, Elem Klimov en relatant une sombre page de l'histoire soviétique (plus de 600 villages biélorusses "rasés" par les nazis), va choisir de filmer la guerre depuis le regard d'un enfant. L'idée n'est pas nouvelle et a été utilisée de nombreuses fois souvent en utilisant l'enfant à des fins émotionnelles évidentes, seulement d'affrontement il n'y aura point et de happy end familial encore moins.
Fliora traverse le conflit comme un soldat mais ne le vit que comme victime en subissant les conséquences que la guerre implique. Le front, il ne le verra pas pendant ces 2 heures 20 mais va connaître l'envers du décors ; le monde des travailleurs, des femmes et des enfants, qui s'accrochent à une vie que l'oppresseur est en train de détruire, qui se rassemblent impuissants et qui crèvent (pas que de faim). La misère, la mort. Fliora qui voit la guerre comme un jeu d'enfant, est paradoxalement à la recherche d'une reconnaissance en tant qu'homme, mais il n'aura celle-ci que lorsqu'il sera détruit de l'intérieur, que les horreurs vécues l'auront transformé en une sorte de mort-vivant ; son regard qui dégageait l'innocence et la naïveté ne reflétera plus que la folie. Ironiquement, alors qu'il partait la fleur au fusil, prêt à en découdre, ce n'est qu'en devenant homme qu'il sera un vrai soldat et ce n'est qu'en devenant un fou, qu'il deviendra un homme.
C'est donc autant un témoignage de guerre, qu'un récit initiatique. Seulement, il n'y aura point de moral et la garçon ne gagnera rien à avoir vécu son rite de passage éprouvant. Ses épreuves, de la peur au deuil, de la folie à la cruauté, ne feront de lui qu'un pion supplémentaire, qu'une tombe anonyme de plus dans un cimetière militaire. Extrêmement cruel, le film va suivre ce témoin de l'horreur autant graphiquement que scénaristiquement ; ses débuts en tant qu'individu spécifique - unique - au visage poupin, coupe au bol, regard vif, pommettes roses et sourire naïf, jusqu'à sa fin en tant qu'ombre parmi d'autres, au visage zombiesque. Le voyage au bout de l'Enfer de Fliora sera d'ailleurs mis en scène de la même manière ; filmé à sa hauteur pendant toute la 1ère partie du film, avant qu'il ne retourne dans son village et qu'il sombre, puis dans une sorte de zoom arrière, Klimov filmera la dernière partie de plus haut, incluant le héros dans la population, non identifiable ou presque. Le traitement est donc presque "anti-communiste" car la communauté, d'un bord ou d'un autre, n'aura qu'un avenir funeste, jamais reluisant.
La performance du jeune acteur est éblouissante, d'autant plus quand on devine comme le tournage a dû (et a été) difficile psychologiquement et physiquement. Le film s'intègre totalement dans le cinéma soviétique ; photographie exceptionnelle, plans longs (on pense particulièrement à l'esthétique de Tarkovski même si l'horreur prend ici la place de la poésie). De même, bien que l'engagement n'est pas ici politique mais idéologique, il rentre aussi dans le cinéma hérité d'Eisenstein. Bref, Requiem pour un Massacre (Va et Regarde en VO) fait parti de l'histoire de la Russie mais marque le récit de guerre d'une manière inédite.
Jamais, alors que le film est d'une rare pudeur graphique, le conflit n'aura été aussi difficile à supporter émotionnellement et on se souviendra sans doute à jamais du parcours de Fliora et Glasha dans les marécages, scène pivot d'un film pas avare en climax.
Un chef-d'œuvre qui parait évident dès les premières minutes jusqu'au final dont les images d'archives montées à l'envers révéleront toute la subtilité du message.
